Je l’avoue: l’une de mes marottes, ce sont les écrivains français de l’entre-deux-guerres jusqu’aux années 1950 qui n’ont pas eu la chance de recevoir le Prix Nobel, d’être étudiés au collège ou d’avoir donné leur nom à des écoles, rues ou centres culturels. Ce sont pourtant parfois d’excellents écrivains, qui ont connu le succès de leur vivant et valent parfois certains de leurs pairs plus renommés, mais la postérité en a décidé autrement. Je suis dès lors extrêmement redevable aux Editions Buchet Chastel d’avoir créé la collection Domaine publique dont la direction éditoriale a été confiée à un aussi discret que précieux écrivain contemporain, Xavier Houssin. Coup sur coup viennent d’y paraître, sous de sobres couvertures vertes, les ouvrages de deux écrivains quasiment contemporains et qui méritent toujours d’être lus, Marguerite Audoux et Eugène Dabit.
Paru en 1937, l’année de la mort de son auteur, Douce Lumière est l’oeuvre testamentaire de Marguerite Audoux. Orpheline de mère, placée comme fille de ferme, celle qui s’appelle alors Marguerite Donquichote arrive à Paris. Devenue couturière, elle publie Marie-Claire et devient proche d’écrivains alors reconnus comme Octave Mirbeau ou Léon-Paul Fargue. Ecrit dans une langue dont la simplicité juste et touchante est le fruit du travail d’une vie, ce roman empreint d’autobiographie raconte le destin d’Eglantine Lumière, surnommée Douce, que l’amour empêché pour un jeune homme de son village pousse à Paris. Elle s’y lie avec son voisin musicien, père d’une fillette. Et pense trouver une sorte de bonheur. Mais ce n’est pas le destin qui lui est promis.
C’est un an avant la publication de ce beau livre, en 1936, qu’Eugène Dabit meurt de la scarlatine à Sébastopol lors d’un voyage en URSS qu’il effectue avec Guilloux, Gide, Herbart et quelques autres écrivains français. Il laisse une œuvre brève mais magnifique qu’il ne faut pas réduire à Hôtel du Nord, son roman le plus connu, d’autant plus qu’elle est aujourd’hui disponible dans sa quasi totalité. Puissant romancier (il faut lire Villa Oasis ou Les faux bourgeois), Dabit est aussi un grand nouvelliste comme le rappelle Train de vies, paru l’année de sa disparition et aujourd’hui réédité dans “Domaine public”. Comme il est très difficile de commenter ce genre littéraire, sachez seulement que ce sont autant d’histoires envoûtantes qui, toutes, dépassent la dimension anecdotique pour parler de notre condition humaine. De cet auteur, qui est l’un des grands prosateurs du XXe siècle, Les éditions de Paris ont, de leur côté, réédité L’île. Soit trois longs textes publiés en 1934 et inspirés des étés passés par l’auteur sur l’île espagnole de Minorque. Elles ne sont pourtant en rien autobiographiques, Dabit mettant en scène des marins et des pêcheurs confrontés aux duretés du quotidien dans un monde fermé sur lui-même.
C’est Jérôme Garcin qui, grâce à sa biographie publiée au début des années 1990, a redonné une nouvelle jeunesse à Jean Prévost, fusillé en 1943 dans le Vercors par les Allemands, tandis que les éditions Zulma rééditaient certains de ses textes, dont La Chasse au matin et Le Sel sur la plaie. C’est ce dernier roman, paru en 1934, que le même éditeur reprend aujourd’hui. Accusé à tort de vol, le héros, étudiant désargenté, quitte Paris et ses amis bourgeois pour Châteauroux, pour travailler dans un journal mis au service d’un parti politique. Il va y faire des affaires, naviguer dans les eaux troubles de la politique, s’y faire des amis et des ennemis, gagner de l’argent, en perdre grâce au journalisme et, surtout, à la publicité. Ce portrait d’un Rastignac à l’envers – il s’en va conquérir la province, mais avec l’idée de mieux revenir à Paris -, écrit par un spécialiste de Stendhal, est aussi le roman d’une époque qui, sous bien des aspects, n’est guère éloignée de la nôtre.
3 septembre 2009
Revisitons le domaine public
A la rencontre de Liana Levi


Liana Levi est une “petite” maison d’édition – une trentaine de livres par an – née au début des années 1980. Elle publie principalement de la littérature étrangère, révélant ainsi le plus souvent des auteurs inconnus chez nous. Ainsi en est-il du Lieu perdu de Norma Huidobro et de Qui a tué l’ayatollah Kanuni? de Naïri Nahapétian.
Premier roman d’un Argentin né en 1949, Le Lieu perdu est un livre d’ambiance. Dans un village complètement perdu de l’Argentine rurale, survient un homme, un policier, qui cherche une femme. Plus précisément, il recherche un homme jugé subversif – nous sommes en 1977, en pleine dictature – dont la compagne est une amie intime de celle qui, contrairement à elle partie tenter sa chance à Buenos Aires, est restée au pays. Cette femme, il la trouve facilement dans le café où elle travaille auprès de sa grand-mère. Il veut obtenir les lettres que lui a envoyées son amie, persuadé d’y trouver des éléments utiles pour son enquête, mais elle refuse de les lui donner. A ce face-à-face âpre, d’une violence sourde entre le militaire et sa proie, l’auteur donne vie avec force, dans une écriture dense, qui parvient à traduire les émotions des personnages, leur opiniâtreté, confrontation tragique entre deux volontés aussi farouches qu’inconciliables.
Si Naïri Nahapétian est née en 1970 en Iran, elle a quitté son pays au lendemain de la Révolution islamique pour la France. Et c’est en français qu’elle a écrit son premier roman, Qui a tué l’ayatollah Kanuni? Ce faux polar – s’il y a bien une enquête autour du meurtre, elle n’est pas le noeud de l’intrigue – est un document de première main sur l’Iran au moment des élections de 2005 qui ont vu la victoire d’Ahmadinedlad. Un journaliste revenu pour quelques jours dans son pays natal, se trouve, malgré lui, au centre d’enjeux qui le dépassent. Emprisonné pour avoir parlé à des étudiants, et surtout des étudiantes, il se trouve prisonnier d’un régime qui tarde à lui rendre son passeport. Ce n’est pourtant pas lui, le héros de ce roman magnifique, mais une féministe islamique qui, au dernier moment retire sa candidature à l’élection, et un opposant qui, de son côté, mène un combat pour la laïcité. A travers cette histoire, où il est aussi question d’une fondation islamique aux états de service pas très clairs, l’auteur rend admirablement compte de la complexité d’un pays qui n’a pas fini de chercher sa voie.
10 juillet 2009
Un classique de la BD belge
En 2006, l’année de ses soixante ans, le Lombard a réédité en fac-similé douze albums représentatifs de quelques-unes de ses séries phares (Blake et Mortimer, Michel Vaillant, Clifton, Bruno Brazil, Corentin, Modeste et Pompon, etc). Poursuivant sur sa lancée, l’éditeur bruxellois à publié, sous la même présentation, des histoires des moins connus Prudence Petitpas, Jari, Spaghetti ou Strapontin. Et c’est aujourd’hui Thyl Ulenspiegel qui fait l’honneur de cette collection Millésime.
Son auteur, l’Anversois Willy Vandersteen (1913-1990) est le père d’une série best-seller en Flandre et, dans une moindre mesure, en Wallonie, mais quasiment inconnue en France, Bob et Bobette, Publiées après-guerre dans le Standaard, les aventures de ces deux enfants, de Tante Sidonie et de Lambique apparaissent en français dans le journal Tintin à la fin des années 1940. Six histoires seront publiées au Lombard entre 1952 et 1959.
En même temps, le très prolifique dessinateur met en images les aventures de Thyl Ulenspieghel inspirées d’une légende allemande et librement adaptées du roman de Charles de Coster. Ce sont ces deux histoires, La révolte des gueux et Fort-Amsterdam, parues dans Tintin entre 1951 et 1953, qui sont aujourd’hui l’objet de ce fac-similé. Où l’on trouve le héros combattant, d’une part, l’occupant espagnol dans les années 1560 et luttant, d’autre part, aux côtés des Indiens victimes de la violence du directeur de la Compagnie des Indes occidentales. Toujours avec la jeune Nele et le courageux Lamme. Un album soigné qui, par la qualité du récit et du dessin, a conservé son charme et sa force.
Willy Vandersteen, Les aventures de Thyl Ulenspiegel, Le Lombard, 132 pages, 28 €
7 juillet 2009
En joyeuse compagnie avec Calet
En marge de la littérature française “visible”, celle des Malraux, Montherlant, Gide, Mauriac, Céline, Camus, Sartre et autres Drieu, il en existe une autre, entre Proust et le Nouveau Roman, non pas forcément inférieure mais parallèle. Une littérature dont les principaux représentants, les Bove, Guilloux, Gadenne, Guérin, Herbart, Bernard, Dabit, Thomas ou Forton, ont pu connaître une certaine notoriété de leur vivant avant de sombrer dans un semi-oubli au lendemain de leur disparition. Quitte a être “récupéré” par la suite, sans jamais pour autant parvenir à atteindre un très large public.
Tel Henri Calet (1904-1956), auteur de quelques romans largement autobiographiques (La Belle Lurette, Le Tout sur le tout, Le Bouquet, Monsieur Paul, Fièvre des Polders), de très nombreuses chroniques réunies dans plusieurs recueils (Contre l’oubli, Poussières de la route, Jeunesse, De ma lucarne) ou d’une poignée de balades à Paris ou à l’étranger (Les grandes largeurs, Rêver à la Suisse, L’Italie à la paresseuse). Mais qui est-il réellement ce bonhomme discret, tant par son physique passe-partout que par son style modeste, toujours en retrait, l’air de ne rien dire tout en le disant?
“Pour qui me prend-on, à la fin?”, feint-il de s’interroger dans l’Avertissement de L’Italie à la presseuse qui vient de raparaître au Dilettante un demi-siècle après sa publication chez Gallimard. Ce “piéton de Paris” (comme se définissait son contemporain Fargue), retranché dans son 14e arrondissement hors duquel il rechigne à se risquer – même s’il a nourri le projet d’écrire un livre sur toutes les rues, avenues et places parisiennes -, s’avoue “comme tout le monde”.
Fausse modestie! En fait, ce Calet-là est un petit cachotier. Né d’un père parisien et d’une mère belge flamande – il a d’ailleurs passé la Première Guerre mondiale à Bruxelles, fréquentant divers écoles et collèges -, de son vrai nom Raymond Barthelmess (patronyme du premier mari de sa mère), il a connu, dans les années 1930, une vie aventureuse mais également, ce qui ne peut que surprendre ceux qui l’ont lu, délinquante. En 1930, il a en effet piqué une somme rondelette dans la caisse de l’entreprise qui l’employait et, après un crochet par la Belgique, s’est enfui en Amérique latine, où, sous passeport nicaraguayen, il a changé d’identité. Il va bouger pas mal jusqu’à sa condamnation par défaut en 1934 à cinq ans d’emprisonnement. A la suite de quoi il s’installe… à Paris. Où il commence à écrire et, grâce à Paulhan, à publier chez Gallimard. Il est “réhabilité” en 1946 par la Cour d’Appel, non sans avoir connu plusieurs histoires d’amour, s’être marié – il aura même un enfant d’une femme qu’il aura quitté pour une autre et qu’il ne reconnaîtra pas – et s’être évadé en 1940. La connaissance de cette vie apporte un éclairage étonnant sur une oeuvre autobiographique habitée de solitude et d’humilité.
Et marquée par un humour permanent et percutant, né de l’observation des êtres et des choses et de sa transposition dans un style extrêmement dépouillé, d’une apaprente évidence mais, comme on sait, fruit d’un vrai travail. Et dont L’Italie à la presseuse en est l’éclatante et la savoureuse expression. Invité comme journaliste à un congrès portant sur le gaz combustible, domaine qui lui est pourant complètement étranger, Calet nous offre l’anti-guide de voyage par excellence. Il n’a rien vu ou presque, de Venise, Padoue ou Rome, mais à passé son temps jouer aux courses de chiens, a traîner dans des quartiers mal famés ou à fréqeunter nombre de bars en buvant des Sartisoda, une boison amère couplée à un concours permettant d’emporter une Fiat 1500 ou une Vespa.
Henri Calet, L’Italie à la paresseuse, Le Dilettante, 187 pages, 17 € environ.
4 juillet 2009
Indémodable Gil Jourdan
Le Hutois
Maurice Tillieux (1921-1978) est le “quatrième homme” de l’âge d’or de la BD franco-belge (selon le terme usité, en fait plus belge que française) qui correspond peu ou prou aux trente glorieuses, soit du lendemain de la guerre au milieu des années 1970. Moins connu du grand public que Goscinny (Astérix, Lucky Luke, etc.), Greg (Achille Talon, Comanche, Bernard Prince and co) ou Jean-Michel Charlier (Blueberry, Barbe-Bleue…) – ces deux derniers étant Belges, l’un né à Ixelles, l’autre à Liège -, trois scénaristes sans lesquels la bande dessinée ne serait pas ce qu’elle a été et est devenue, il a néanmoins laissé une empreinte indélébile sur son art.
S’il a travaillé avec différents dessinateurs – Will pour Tif et Tondu, Piroton pour Jess Long, Francis pour Marc Lebut, Roba pour La Ribambelle, signant même quelques scénarios de Natacha ou Yoko Tsuno -, il a surtout mené seul pluieurs séries, principalement policières et pleine d’humour, comme Félix et Gil Jourdan, et même une franchement humoristique, César et Ernestine. Pourtant, son chef d’oeuvre incontesté, Gil Jourdan, aurait pu ne jamais voir le jour.
En 1949, Tillieux crée Felix dans le magazine Héroïc-Album. Ce journaliste à lunettes forme un trio avec Allume-Gaz, représentant de ces ustenciles, et Cabarez, inspecteur de la police chilienne. Or en 1956, Héroïc-Album disparaît et le dessinateur passe chez Spirou où, ne pouvant reprendre son héros, il en crée un nouveau qui en est largement inspiré, Gil Jourdan. On retrouve également un trio où le personnage, devenu détective, est entourré de de Libellule, un ancien truand roi du gag à deux balles, et de Crouton, un inspecteur français passablement acariâtre, auxquels s’ajoute Queue-de-Cerise, la très finaude secrétaire de Gil.
De 1985 à 1989, Dupuis a réuni dans six intégrales l’ensemble des enquêtes du détective (les seize albums parus plus des courtes histoires et des contes), enrichies d’aventures mettant en scène d’autres créations de Tillieux, Bob Slide et Marc Jaguar – ensemble complété par deux volumes consacrés à César et Ernestine. Aujourd’hui, le même éditeur relance, dans de nouveaux albums, cette Intégrale prévue en quatre volumes. Le premier, qui vient de paraître, reprend les quatre premiers épisodes: Libéllule s’évade, Popaïne et vieux tableaux, La Voiture immergée et Les Cargos du crépuscule. Pour la petite histoire, comme le rappelle Jean-Louis Bocquet dans son introduction, “cocaïne” est devenu “popaïne” à cause de la censuire française – alors que l’éditeur est belge et que cet épisode, comme le précédent, ont été interdits en France jusqu’en 1971 pour “irrespect envers la police”!
Ceux qui connaissent la série, par exemple parce qu’ils l’ont dévorée enfant ou adolescent, la retrouveront avec un bonheur joliment nostalgique – car la BD est d’abord une affaire d’enfance, mais c’est un autre débat. Les autres découvriront l’une des merveilles du 9e art, par l’intelligence des scénarios, la cocasserie des personnages et la finesse des dialogues.
Espace littéraire belge
Si, après une excellente année 2008, Le Grand Miroir rachété par Luc Pire semble avoir marqué le pas cette année en nombre de parutions, il en va tout autrement pour Espace Nord également tombé dans le giron de l’éditeur bruxellois. Relancée en grande pompe l’an dernier, cette collection de poche patrimoniale inaugurée chez Labor en 1983 avec Simenon (Le Bourgemestre de Furnes), et qui compte actuellement 292 titres, se veut un reflet de la littérature belge d’hier et d’aujourd’hui. Grâce à elle, nous pouvons nous faire une idée de la richesse et de la diversité de celle-ci, des premières années de notre pays à l’aube du XXIe siècle.Chaque ouvrage est en outre agrémenté d’une préface et d’une “lecture” (et parfois même de photos).
Qui se souvient par exemple du Hennuyer Octave Pirmez (1832-1883), le contemporain de Victor Hugo avec lequel il entretint une correspondance ? Voici réédité, tout juste cent quarante ans après sa première publication, Jours de solitude, journal de voyage (Naples, Florence, Gênes, Hanovre, Aix-la-Chapelle), donc journal intime, magnifiquement écrit car pensé, réfléchi, et dans les appréciations portées sur ces villes, et dans la manière de traduire l’étonnement et, parfois, l’émerveillement qui en découlent.
A l’autre extrêmité temporelle, on peut découvrir, huit ans après sa parution chez Stock, Portement de ma mère, le texte le plus intime du très exigeant François Emmanuel. Mais pas le plus “facile”, le plus évident. Car il faut véritablement entrer dans l’univers littéraire de cet ancien Prix Rossel (La Passion Savinsen), se laisser happer par son stye envoûttant et se glisser entre ses phrases pour pouvoir ainsi en déouvrir l’absolue et subjugante profondeur. Ici, sont donner à lire trente-deux tableaux évoquant le souvenir de celle qui, aujourd’hui, descend “dans l’abîme des morts”.
Chaque livre d’Espace Nord est à lire ou relire. Ils rappellent que nos lettres ne doivent rien aux autres par leur qualité, et notamment aux françaises si proches. Ouvrir les livres de Marie Gevers, par exemple, l’un des fleurons de la collection, dont le si émouvant Vie et mort d’un étang est à nouveau disponible, c’est réinvestir un espace littéraire d’une pureté et d’une limidité qui a survécu aux modes et aux années. Il faut également citer Le voyage d’hiver de Charles Bertin, disparu en 2002, six ans après avoir été révélé à un large public grâce à La petite Dame en son jardin de Bruges. Ou Les marais, paru en 1942, premier roman de Dominique Rolin arborant vaillamment ses 96 printemps. Ou encore Supra-coronada, suite de textes du poète Jacques Crikillon, et Mon voisin, c’est quelqu’un, subtile mise à nu des mécanismes engendrant le fascisme décrite en 2002 par Vincent Engel sous le nom de son double littéraire Baptiste Morgan.
23 juin 2009
L’Histoire à travers la BD

La bande dessinée se penche régulièrement sur notre Histoire, politique ou guerrière, et rend parfois compte de notre présent. Voici quelques exemples récents.
Tardi, référence obligée pour la Première Guerre mondiale, raconte dans Putain de guerre! (Casterman) les années 1914, 1915 et 1916 à travers le témoignage d’un poilu envoyé comme des millions d’autres au casse-pipe. Le dessin est, comme d’hab’, magistral et est complété par un dossier de 22 pages écrit par l’historien Jean-Pierre Verney et illustré de photos d’époque.
Opération Vent printanier(Casterman), de Richelle et Wachs, est le nom de code de la rafle du Vel d’Hiv des 16 et 17 juillet 1942 au cours de laquelle quelque 9000 policiers français ont arrêté plus de 13000 juifs dans Paris et sa banlieue. Les héros de ce récit sont, d’une part, la fille d’un gardien de la paix humaniste et veuf amenée par hasard à nouer des relations amicales et fort innocentes avec un soldat allemand francophile et francophone, d’autre part, le fils d’un fabricant d’articles en cuir proche de la ruine. Contraint de commercer avec les Allemands, il s’enrichit, non sans mauvaise conscience, en travaillant pour un ancien camarade devenu un intermédiaire sans scrupules.
Ecrit par Philippe Thirault, magnifiquement mis en images par différents dessinateurs, Les enfants sauvés (Delcourt) raconte huit histoires authentiques d’enfants juifs rescapés du ghetto de Lituanie, de Salonique, de Vienne, de Paris ou des Pays-Bas. Un dossier sur les enfants de la Shoah et l’association Yad Layeled termine l’album. Pour la première fois sont publiés les Carnets de guerre (Casterman) de Jacques Martin, le créateur d’Alix. Ces dessins ont été réalisés à 23 ans, entre 1943 et 45, pendant son STO (Service du Travail Obligatoire) en Allemagne. Le contexte historique est rappelé par Julie Maeck et Patrick Weber s’entretient longuement avec le dessinateur.
Plusieurs albums petit format abordent d’autres tragédies du XXe siècle. Dans Medz Yeghern (Le grand mal) (Dargaud), Paolo Cossi retrace avec force le génocide arménien perpétré par les Turcs en 1915-16. Né à Tel-Aviv en 1963, Uri Fink se met lui-même en scène à différents moments de sa vie dans Israël-Palestine entre guerre et paix (Berg International) et rend ainsi compte de la vie en Israël d’un citoyen plaidant pour la coexistence pacifiste avec les Palestiniens. Valse avec Bachir (Casterman) est la mise en images du film d’animation d’Ari Folman et David Polonsky qui raconte, à la suite des souvenirs d’un jeune appelé israélien envoyé à Beyrouth en 1982, le massacre des camps de Sabra et Chatila. Frères d’armes (Casterman), enfin, réunit deux histoires, Cachemire et Kerala. L’une est le récit d’un ancien combattant pour un Cachemire libre sur fond de guerre indo-pakistanaise. L’autre raconte le retour d’un jeune homme en Inde après douze ans de vie en Ecosse. Il retrouve son frère devenu un «guide spirituel» rejetant les idées occidentales, membre d’un parti fanatique qui a notamment mis le feu à un cinéma diffusant un film «impur».
Un très bel et touchant album, Laïka (Dargaud), œuvre d’un auteur d’origine suédoise, Nick Abadzis, raconte l’aventure de la première chienne envoyée dans l’espace début novembre 1952.Last but not least, L’Affaire Cleastream, ne pouvait échapper à la BD. Denis Robert, le journaliste qui en est à la base, mais qui en est aujourd’hui l’une des principales victimes, la retrace dans L’affaire des affaires (Dargaud) avec Yan Lindingre et Laurent Astier. Pour tenter de comprendre une affaire d’Etat toujours pas résolue.
20 juin 2009
Labyrinthe Rouaud

Rarement image aura mieux collé à une oeuvre littéraire: depuis 1990 et Les Champs d’honneur, l’un de meilleurs prix Goncourt jamais décerné, Jean Rouaud invente un monde littéraire qui ressemble à un labyrinthe en constante expansion. Soit un tout cohérent formé de multiples galeries qui tantôt se croisent, tantôt se rapprochent ou s’éloignent. Il y a, dans sa lecture, quelque chose d’étrangement fascinant.
Après cinq romans parus chez Minuit où il a transformé son histoire familiale, ainsi qu’une partie de la sienne, en formidable terreau romanesque – qui ne se souvient de l’inoubliable Grand Joseph, son père? -, il publie depuis 2001 des livres très divers chez Gallimard, essais, nouvelles ou romans. A L’invention de l’auteur, où il examine ce qui le fonde en tant qu’écrivain, ont notamment succédé L’Imitation du bonheur, qui se déroule au lendemain de la Commune de Paris, et, en ce début d’année, La Femme promise. Dans chacun de ces deux romans, intervient de loin en loin “l’auteur”, Rouaud revendiquant avec intelligence et talent la paternité du Nouveau Roman, créant ainsi une sorte de distance (défiance?) entre l’acte d’écrire et la matière romanesque elle-même.
La Femme promise raconte une histoire d’amour, la rencontre entre une femme dont la maison a été vidée, et un homme qui s’est vu dérober sa voiture pendant qu’il faisait de la plongée. Tous deux sont originaires de ce coin de la Basse Normandie où le grand-père de l’un réparait le vélo de l’autre. Progressivement jaillit une autre histoire, celle de la Résistance et de la Collaboration, et une autre “intrigue”, un tableau inachevé, unique rescapé du vandalisme. Mais dire cela n’est encore rien dire tant, chez l’auteur du Monde à peu près, c’est de l’écriture que naît le roman. Il est à la fois profondément proustien, par ses longues phrases que s’enroulent les unes dans les autres ou par ses multiples réminiscences, et intensément flaubertien, l’ermite de Croisset ambitionnant de créer un livre “sur rien” qui tiendrait par la seule force de son écriture.
Magnifique réflexion, en creux, sur la littérature et sur ses infinies potentialités, La femme promise ne se lit pas aisément tant il rompt avec la roman traditionnel. Mais quel bonheur de s’y enfouir pour s’y perdre!
Jean Rouaud, La femme promise, Gallimard, 415 pages, 21 €
15 juin 2009
Riva a vu Hiroshima

“Tu n’as rien vu à Hiroshima. Rien.” “J’ai tout vu. Tout” / “De même que dans l’amour cette illusion existe, cette illusion de pouvoir ne jamais oublier, de même j’ai eu l’illusion devant Hiroshima que jamais je n’oublierai.”/ “Comment me serais-je doutée que cette ville était faite à la taille de l’amour?” / “Tu me tues. Tu me fais du bien.” On n’en finirait pas de citer Hiroshima mon amour, écrit par Marguerite Duras, tourné par Alain Resnais l’été 1958 et présenté l’année suivante à Cannes (hors-compétition pour ne pas déplaire aux Américains). A l’occasion du cinquantenaire de ce film qui a révolutionné le cinéma, sa poétique, le double rapport texte-image et objet filmé-regard du spectateur, Gallimard publie un album qui plonge en son coeur même. Le prétexte de cette édition est la trentaine de photos prises par l’actrice principale du film, alors inconnue, Emmanuelle Riva, au gré de ses déambulations dans la ville durant les jours qui ont précédé le tournage. Magnifiquement reproduits, ces clichés noir et blanc constituent un prodigieux témoignage sur une cité et ses habitants treize ans seulement après la bombe atomique.
La lecture de ce livre est extrêmement émouvante. On y découvre les lettres envoyées par le cinéaste à sa scénariste restée en France, on y admire les photos du film ou du tournage. Et dans un texte d’une grande intelligence, Dominique Noguez, en plus de replacer le film dans son époque, à la fois artistique et politique, se demande s’il appartient plutôt à Resnais ou à Duras. Sa réponse est sans équivoque: à l’un et à l’autre, absolument. Ce premier long métrage apparaît en effet comme la suite logique des courts tournés par Resnais au cours de la décennie, principalement Guernica, Les Statues meurent aussi ou Nuit et brouillard. Mais Hiroshima mon amour est aussi une oeuvre profondément durassienne. Il présente en effet des similitudes avec certains textes écrits à cette époque par la romancière mais, surtout, il possède, dans ses dialogues, des formes et figures si caractéristiques du style de la future auteure de L’Amant. On peut d’ailleurs aller jusqu’à dire que ce scénario constitue une fracture dans le parcours de Duras, la première pierre de ce qui fera la grandeur de son oeuvre à venir.
Tu n’as rien vu à Hiroshima, Gallimard, 126 pages, 26 €
10 juin 2009
Bandes dessinées de poche

Il suffit de se promener dans les libraires BD pour se rendre compte de l’ampleur du phénomène: les albums petits formats occupent depuis quelques mois une place de plus en plus importante sur les tables et dans les rayonnages. Bien sûr, ce n’est pas nouveau, à la fin du XIXe siècle, déjà, les albums de Christophe (Le Sapeur Camembert), par exemple, avaient la taille des livres. Et sous d’autres latitudes, c’est ce format qui fait la loi: les comics américains, les fumetti italiens ou les manga japonais. Mais chez nous, c’est le sacro-saint album de 48 planches qui, depuis des décennies, sert de référence. Et si, dans les années 1990, L’Association, structure éditoriale créée par Menu, Trondheim et consorts, le Seuil ou quelques éditeurs confirmés – Glénat, Les Humanos, Delcourt – ont réduit certains de leurs albums, c’étaient pour permettre à des auteurs débutants ou confirmés de travailler différemment.
Pourtant, à plusieurs reprises dans le passé, la BD franco-belge s’est risquée à l’édition de poche. Au milieu des années 1960, Dupuis a lancé la collection “Gag”, suivi par Dargaud avec 16/22 au cours de la décennie suivante et par J’ai Lu BD dans les années 1980. Mais c’est à quelque chose de nouveau que nous assistons aujourd’hui car ces nouvelles collection petit format soit possèdent une dimension patrimoniale, soit se raccrochent à une autre tendance relativement récente, les intégrales. Côté patrimoine, Casterman a initié le mouvement avec Tintin (allant même jusqu’à réunir la totalité des aventures du héros de Hergé en un seul volume) avant de récidiver avec Le Chat, Blake et Mortimer, Corto Maltèse ou Jacques Martin dont quelques séries, Alix, Lefrancq ou Loïs, ont été partiellement rééditées en cycles de trois histoires. Dupuis a embrayé en proposant plusieurs titres de deux séries emblématiques de son fonds, Lucky Luke et Boule et Bill. Mais c’est la combinaison format réduit-intégrales (et en plus à prix modique, 15 ou 16 €) qui est symptomatique de cette évolution. A travers la collection “Haute densité”, Casterman invite le lecteur à redécouvrir quelques-unes de ses séries récentes (de qualité inégale mais c’est une autre question): Tendre Banlieue, Le Tueur, Les Coulisses du pouvoir, Les années Spoutnik ou India Dreams. Glénat, de son côté, propose le même type d’albums sous l’intitulé “Les Intégrales”, permettant de lire ou relire des séries importantes, et parfois plus anciennes, comme Cuervos, Le Fer et le feu, Masquerouge, Le jeu de pourpre, Les Ecluses du ciel ou le tout à fait excellent Inner City Blues. Ces albums sont, de surcroît, très soignés, ce qui augmente encore leur intérêt.
1 juin 2009
Quand prime l’écriture

J’entame ces chroniques par L‘implacable brutalité du réveil, un roman sans doute un peu ancien à l’aune de l’impitoyable cadence éditoriale – il date en effet de janvier dernier -, le huitième d’une auteure née à Genève en 1961 qui, depuis son premier livre, Manu, paru en 1995, et en passant pas tous les autres, a compris que la grande littérature était d’abord affaire d’écriture. Les histoires qu’elle raconte, si on s’en tient à l’intrigue proprement dite, tiennent en quelques lignes seulement. Mais l’intérêt n’est pas là. Ou pas seulement, car elle n’écrit pour autant pas sur rien. Ses romans ne sont donc pas des livres-événements sur lesquels on se précipite dès leur parution, et que l’on aura tôt fait d’oublier ensuite. Ce sont des objets qui demandent un temps d’acclimatation, autour desquels on tourne avant de s’y aventurer. Car on pressent que le voyage sera âpre, mais prenant. Et chavirant.
En des phrases d’une étourdissante pureté, Pascale Kramer touille au plus profond de ses personnages, gratte leur surface consciente pour mettre à nu des sentiments tellement enfouis au fond d’eux-mêmes qu’ils en deviennent le plus souvent indicibles, voir inavouables. Pour faire court: on est plus proche de Proust que de Christine Angot.
Ce nouveau roman au titre d’une bouleversante justesse est celui qui va le plus loin dans cette voie. Alissa, au lieu d’être comblée par la naissance de sa fille, prend au contraire conscience de son insondable solitude. Pas seulement une solitude physique, même si elle existe dans ce nouvel appartement qu’elle a du mal a apprivoiser, mais une solitude liée aux multiples dimensions de son état d’épouse – est-elle encore amoureuse son mari? -, de mère – pourquoi éprouve-t-elle pour son nouveau-né un amour mêlé de lassitude? -, de fille – ses parents viennent de sa séparer -, d’amie – elle se sent de plus en plus loin de ses si bonnes copines. Elle se découvre impuissante à trouver ses marques. Il est aussi question du voisin qui provoque chez la jeune femme des sensations ambivalentes et d’un soldat revenu d’Irak totalement perturbé (nous sommes à Los Angeles).
Rendant compte de ce mélange de déphasage et d’incompréhension, devant les autres et devant la vie, les mots-scalpels agencés en phrases admirablement construites disent avec une force émotionnelle stupéfiantes ces petites choses qui nous agitent constamment, et nous font vivre.
Pascale Kramer, L’implacable brutalité du réveil, Mercure de France, 141 pages, 15 €